La France manifeste, mais qui écoute ? Le dialogue au cœur de la communication responsable
REGARDS ENGAGÉS / TRIBUNE & DÉMOCRATIE
La France manifeste, mais qui écoute ?
PAR JULIE SCHWARZ · 25 OCTOBRE 2026 · 7 MIN DE LECTURE
Le dialogue au cœur de la
communication citoyenne et responsable
PAR JULIE SCHWARZ · 25 OCTOBRE 2026 · 7 MIN DE LECTURE
Le dialogue au cœur de la
communication citoyenne et responsable
Face à la colère sociale et à la crise de confiance, une conviction : communiquer ne suffit plus. Il faut réapprendre à écouter, à faire dialoguer et à construire ensemble. Pour les organisations engagées, c’est aussi une nouvelle responsabilité stratégique.
Samedi 24 octobre, des centaines de milliers de personnes ont manifesté en France. Les revendications convergent autour du pouvoir d’achat, des services publics et de la justice sociale. Au-delà des chiffres et des affrontements qui ont marqué certains cortèges, une question nous oblige : à quel moment une société se sent-elle réellement écoutée ?
La colère qui s’exprime dans la rue ne dit pas seulement un désaccord sur des mesures. Elle révèle une crise du lien entre les citoyens et ceux qui les gouvernent. Une démocratie ne s’épuise pas uniquement lorsque les décisions sont contestées. Elle s’affaiblit aussi lorsque les citoyens ne croient plus que leur parole puisse les faire évoluer.
Manifestation citoyenne à Paris, le 24 octobre 2026. Crédit photo : Corentin
Une société qui manifeste est une société
qui demande à être entendue
Le baromètre 2026 du CEVIPOF est particulièrement éclairant : seuls 22 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique, 80 % estiment que le gouvernement « navigue à vue », mais 82 % restent attachés à un système politique démocratique.
22 %
déclarent avoir confiance dans la politique
80 %
estiment que le gouvernement « navigue à vue »
82 %
restent attachés au système démocratique
Source : CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, février 2026.
Cette contradiction mérite qu’on s’y attarde. Les Français ne semblent pas rejeter le principe démocratique. Ils mettent en cause son fonctionnement, son efficacité et la place réelle qui leur est laissée. Notre pays dispose pourtant d’une énergie associative, citoyenne et entrepreneuriale considérable. Il lui manque trop souvent les conditions pour la mettre en commun.
« Une société qui n’est plus écoutée finit par ne plus écouter. »
Communiquer davantage
ne signifie pas dialoguer mieux
Nous n’avons jamais autant communiqué. Les institutions publient, les entreprises prennent la parole, les responsables politiques commentent, les réseaux sociaux relaient et amplifient. Pourtant, nous n’avons pas le sentiment de mieux nous comprendre.
C’est peut-être parce que nous avons trop souvent réduit la communication à un exercice de diffusion et de maîtrise des messages. On cherche à convaincre, à séduire, à maîtriser un récit. Mais à quel moment prend-on le temps d’écouter ce que les autres ont à nous dire ?
Dialoguer, ce n’est pas réunir des parties prenantes pour leur présenter une décision déjà prise. Ce n’est pas non plus organiser une consultation sans conséquences. C’est accepter que le point de vue de l’autre puisse modifier notre position et, parfois, notre décision.
Les travaux de l’OCDE sur la confiance confirment ce lien : le sentiment de pouvoir peser sur l’action publique est un facteur majeur de confiance. À l’échelle des pays étudiés, la participation compte, mais c’est surtout l’existence d’une écoute réelle et de conséquences visibles qui fait la différence.
Les transitions ne réussiront pas
contre celles et ceux qu’elles concernent
Il serait tentant d’opposer transition écologique et pouvoir d’achat, contraintes économiques et justice sociale, décisions publiques et initiatives locales. Mais ces oppositions fabriquent des impasses plutôt que des solutions.
Comment demander à un foyer modeste de changer de véhicule si les alternatives restent inaccessibles ? Comment transformer les pratiques agricoles sans entendre les contraintes des producteurs ? Comment faire évoluer un service public sans associer ses agents et ses usagers ?
La transition ne se décrète pas dans un slogan. Elle se construit avec celles et ceux qui devront la vivre. Dans les territoires, des associations, des collectivités, des coopératives et des entreprises engagées expérimentent déjà cette coopération. Elles rapprochent des acteurs aux intérêts parfois divergents, mais capables de travailler sur un objectif commun.
« La coopération n’exige pas que tout le monde pense la même chose. Elle exige que chacun accepte de construire avec les autres. »
L’influence responsable : faire entendre les causes, pas seulement les organisations
Depuis la création d’Econovia en 2009, je défends une conviction : la communication peut contribuer à transformer la société, à condition de ne pas se limiter à la visibilité ou à la réputation. Pour une organisation à impact, communiquer, c’est aussi faire reconnaître des enjeux, rendre visibles des solutions, mobiliser des alliés et contribuer à faire évoluer les décisions.
Une association qui lutte contre la précarité alimentaire ne cherche pas seulement à être connue. Elle veut faire reconnaître l’accès à une alimentation digne comme un sujet d’intérêt général. Une coopérative engagée dans la transition énergétique peut vouloir lever des obstacles à son développement. Une fondation mobilisée pour l’égalité des chances peut souhaiter transformer l’expérience du terrain en propositions concrètes.
Dans ces situations, une stratégie de communication d’influence responsable commence par l’analyse des enjeux, la cartographie des parties prenantes et la compréhension des rapports de force. Elle s’appuie ensuite sur des arguments vérifiables, des alliances pertinentes et des prises de parole utiles.
Relations presse, tribunes, campagnes d’opinion, rencontres avec les décideurs, coalitions d’acteurs : ces leviers ont du sens lorsqu’ils servent un changement explicite. Ils perdent leur légitimité dès lors qu’ils manipulent, travestissent les faits ou organisent un dialogue de façade.
« L’influence responsable ne consiste pas à gagner le débat à tout prix.
Elle consiste à faire progresser les causes qui méritent d’être entendues. »
Mesurer ce qui change,
pas seulement ce qui se voit
Les retombées presse, la notoriété et l’audience restent des indicateurs utiles. Mais pour une organisation engagée, l’évaluation ne devrait pas s’arrêter là. Une cause est-elle mieux comprise ? De nouveaux partenaires se sont-ils mobilisés ? Un sujet a-t-il trouvé sa place dans le débat public ? Une pratique ou une décision a-t-elle évolué ?
Il ne s’agit pas d’attribuer à la communication des résultats qui dépendent d’une multitude d’acteurs. Il s’agit d’évaluer honnêtement sa contribution au changement. Et d’accepter qu’une stratégie sérieuse commence par l’écoute, progresse par la coopération et se juge aussi à ses effets.
Choisir de se parler
pour changer les choses
Je refuse de croire que notre société soit condamnée à la défiance et à l’impuissance. Des milliers de citoyens, de professionnels, d’élus, d’associations et d’entrepreneurs inventent déjà des réponses aux défis sociaux et environnementaux. Ils ne demandent pas seulement à être mis en lumière. Ils ont besoin d’être entendus et de pouvoir agir ensemble.
Notre responsabilité collective est de créer les conditions de cette rencontre. Cela exige du courage politique, de la transparence et une autre conception de la communication : non plus seulement parler, mais mettre en commun.
« Et si notre véritable défi n’était plus de parler plus fort que les autres, mais de réussir à faire avancer les choses ensemble ? »
Julie Schwarz
Fondatrice d’Econovia, agence de conseil en stratégie et communication engagée depuis 2009.
